Sophie Degano

Plasticienne, elle a fait du mot et de la parole la matière première de son travail. Parole dite et écrite, parole hurlée, parole portée en soi et livrée, parole étouffée, enfouie et qu’elle fait surgir.

Elle a ainsi écouté et entendue les voix des femmes qui taisent leurs souvenirs, les traces de leurs vies, les marques que conservent leur peau et leur esprit. Elle a fait sienne cette écoute qui a fait naître chez elle la nécessité de lui créer un passage pour que les voix soient portées au plus large et au plus loin qu’il soit possible.

Son attachement à l’expression des femmes l’a conduit à rechercher la place qui leur est faite dans une société où le mot même d’artiste, bien que neutre, est d’abord masculin avant que de s’accorder à être aussi, à défaut d’autant, féminin.

 

Après des études d’histoire de l’Art, à l’Ecole du Louvre, elle s’est tournée tout d’abord vers le travail de la matière, et celle du verre qu’elle a soufflé et sculpté. De cette période elle a conservé l’exploration des matériaux et la recherche des alliances.

Peintures, collages, sculptures, impressions, coutures, sons, elle ne se limite à aucun médium et ne souhaite en aucun cas que son œuvre ne le soit. 

 

Pour faire entendre les paroles, celles des femmes surtout, elle leur apporte aussi sa voix, avec des conférences qui interrogent la place qui leur est faite et qu’elle associe à la présentation de ses œuvres.

 

Le mot, écrit et inscrit, est un axe majeur de son travail. Paroles reprises, reportées telles qu’elles, réinventées, mises en livre pour être lues, vues, exposées et récitées, inscrites dans la toile, 

Depuis 2015, elle s’est engagée dans la production d’ouvrages où se rejoignent la matière et le mot, produits de longues périodes d’immersions auprès de femmes, et d’hommes, éloignés du monde, enfermés volontaires ou involontaires, par l’âge, la justice ou l’esprit.

De cette écoute est né l’un de ses derniers projets Transmission-Transgression qu’elle réalise en collaboration avec le musicien Eric Cervera.

A-F L Guilliez - 2019.

Texte de Béatrice Riou, attachée à la conservation du Musée de Morlaix, 2019.

Parler du présent nous autorise à ne pas négliger le passé. Si la trame d’un travail s’écrit dans la durée, son terme se voit parfois dés l’origine, comme un fil conducteur, un accomplissement à l’œuvre. Il en est ainsi pour Sophie Degano, artiste de son temps qui questionne depuis des années les représentations sociales.

L’ensemble de l’œuvre tire sa force de ses fragilités, c’est l’itinéraire d’une femme, celui de son regard posé sur le monde. 

La peinture est pour Sophie Degano un champ qui interroge et questionne la position de l’artiste face à l’engagement. Ce questionnement se traduit par des images mentales ou se retrouvent les thèmes constitutifs de son travail peuplé de références à la soumission, l’oppression.

Peindre l’humain n’est pas une chose simple au 21e siècle, révéler les corps, leur réalisme, leur souffrance, exige un engagement de l’artiste mais également une réflexion sur l’esthétique. 

Sophie Degano l’affronte comme un principe de composition. Dans la série Les femmes en noir qui dénonce le viol comme arme de guerre, ses œuvres puissantes et violentes sont moins motivées par l’esthétique que par la puissance expressive. Dans cette série, ou elle se confronte au monumental, les figures apparaissent tachées de peinture, l’écriture plastique donne forme à des corps reconnaissables mais souillés, martyrisés, s’inscrivant dans une tradition expressionniste radicale. A la violence du sujet répond celle de la forme et le choix exclusif du noir soutien le regard incisif de Sophie Degano sur les noirceurs de nos sociétés.

 

Ces tensions, torsions et déformations étaient déjà présentes dans les séries antérieures des Choix et des Liens mais la couleur soutenait le propos d’étouffement et d’enfermement des êtres.  

Puis vient une respiration dans ce parcours : Grâce à elles, une série de 60 portraits de femmes qui ont marqué l’histoire. Ce travail s’inscrit dans une profonde affinité avec son œuvre antérieur traversé par la question de la transmission. La technique utilisée est nouvelle pour Sophie Degano qui, pour la première fois, appréhende la gravure. L’écriture plastique s’impose par la simplicité appuyée du trait, la forme claire, précise et structurée. 

Texte de Christian Noorbergen, Commissaire d’exposition et critique d’art, 2012.

 LES FEMMES EN NOIR DE SOPHIE DEGANO, OU LES SACCAGES DE LA PEAU

 

Des morceaux de corps, des corps en morceaux, des sacs d’êtres, et des flaques d’espace s’affrontent, vibrent, et calligraphient durement l’espace. Quelque chose d’humain et d’inhumain fait irruption, et ne peut plus tenir en place. Chez Sophie Degano, le chaos veille, et peut-être même qu’il s’abandonne à l’absence des rêves, et qu’il s’allège de la beauté des êtres qui s’achèvent… Une gestuelle abrupte s’entrechoque aux meurtres du dedans... Sophie Degano ensemence à vif les trop dures blessures du temps… Elle conjure les mauvaises mémoires.

Les signes graphiques, haletants et acérés, par quoi se créent ces taches enfiévrées, font  souveraines charges de vie. D’allusifs tracés traquent la haine, quand disparaissent les traces de l’existence, à l’extrême bord des brûlures vitales. La tache aiguë et brutale s’arrache au vide, fouillant l’étendue d’une implacable écriture de scalpel. Art d’exorcismes et d’élans, de ravages et de cicatrices.

Sophie Degano creuse des trous dans la peau des indifférences… Elle embrase et embrasse les malheurs du monde, quand les apparences de la vie, fluides et crues, implacables et sauvages, se tordent de détresse inassouvie. Femmes de haute vie, toujours déjà blessées, dans la tendresse saccagée des blancheurs toujours déjà blessées. Espace intime souillé jusqu’à l’horizon.

On voit surgir des obsessions. Des signes d’art font taches, et tentent d’exister aux lourds confins de l’existence. Sidérantes taches de mort-vie, poignantes, métamorphiques et cruciales. Dans l’impensable abîme de la chair, on dirait des cibles qui mordraient les ténèbres. Elles envahissent nos plaies. Elles accidentent l’immensité.

Le dedans et le dehors du corps, peints dans le même âpre mouvement, disent le sublime et l’atroce du corps uni et séparé, quand la chair à rebours laboure nos apparences. Un air de désastre s’installe au creux fragile des œuvres. L’horreur et le sublime s’étreignent au grand jour. La peau n’est plus douce. Elle crie.

Quand saigne la nuit de l’humanité, Sophie Degano signe les élans bousillés des racines de la vie. Elle sauve l’humanité de nos bassesses.

Sophie Degano - Amazone guerrière par Fabien Heck. 2020.

On la voit comme une amazone, une guerrière.  « Oui ? Peut-être, je ne sais pas… ». Parler d’elle à travers son travail n’est pas un exercice facile. Et des « Oui ? Peut-être, je ne sais pas… ». Il y en aura beaucoup pendant l’entretien. Surtout assis dans une cuisine, entouré d’œuvres imposantes ou délicates quand le corps est en inertie et qu’il contrôle la pensée.

 

En revanche dans son atelier, en mouvement, à la voir déployer tel un éventail l’étendue de son travail on est ébahi. La parole s’emballe. On s’étonne d’une telle diversité. Sophie Degano n’est pas le genre d’artiste à reproduire sans fin le même geste artistique. Il  faut avoir eu la chance de pénétrer dans son atelier, sous les toits, pour découvrir l’ampleur de son travail. La somme de documents, objets, projets réalisés ou à venir, très éloignés les uns des autres dans leur forme même si le fond lui reste le même : LA FEMME. 

 « J’essaye de ne pas me poser de question tout le temps, je fais. J’avance comme ça. Je vis le moment présent. »

Elle aime dire qu’elle s’est faite toute seule. Même si on père aimait bien peindre et avait intégré une école de mosaïque en Italie. Il jouait du piano, de la guitare…

A l’adolescence elle est happée par la philosophie, la lecture, la poésie, les questions humaines. Elle s’oriente vers des études littéraires mais « J’étais à un croisement de ma courte existence, je devais prendre une direction…J’aurais adoré travailler dans une grande bibliothèque avec plein de livres. Mais si j’avais fait ça il m’aurait manqué quelque chose. »  

Et cet « autre chose » elle ira tout d’abord le chercher en Angleterre en y étudiant les techniques du verre. « Apprendre à sabler, souffler, sculpter, graver le verre. J’ai travaillé comme une dingue, j’ai dessiné, j’étais la seule française et tous les cours étaient en anglais… » 

De retour en France, elle partage un atelier avec un designer, construit un four et se tourne vers la sculpture, la pâte de verre, la peinture sur verre, l’envie de passer à autre chose.

Constamment elle passe à autre chose. Elle cherche, suit son instinct. Avec la naissance de ses enfants, la peinture à l’huile prend le dessus. 

« Avoir un enfant en bas âge change ton rythme de vie. Il faut s’adapter, surtout quand tu es une femme, que tu es beaucoup sollicitée et qu’il faut répondre rapidement à leurs demandes. Alors tu peux laisser la peinture « en attente ». Tu peux reprendre facilement toutes les couches, les sous couches. C’étaient aussi des thématiques que j’explorais, les choix, les liens, gratter en dessous la peau pour faire apparaître tous ces choix, tout ces non dits. » 

 

Dans son atelier il y a différents projets en cours. Souvent interrompue dans son travail elle a pris l’habitude de laisser les œuvres en suspens. Mais elle parvient à retrouver tout de suite la sensation qui l’habitait.

Même si le travail d’artiste peut isoler, son travail passe par le désir de l’autre, elle est forcément dans le partage. Pas tourné vers elle. Elle questionne, cherche à comprendre, à faire réfléchir. Elle participe volontiers à des ateliers pour rencontrer, connaître l’autre.

Même si son travail passe d’une question à une autre il y a comme un fil rouge qui la guiderait. 

 

« J’ai besoin de ces questionnements. C’est une forme d’engagement, l’art aujourd’hui, en tout cas je le vois comme ça, on en a besoin surtout de nos jours. Tu fais apparaître des choses, des réponses, une forme de compréhension, de réflexion. Quand tu lis une oeuvre . » 

Cet amour des livres, des mots est très présent chez elle. Il y en a partout. Cela l’inspire ou l’oriente dans un travail à venir. « Quand je rentre dans une librairie, je me laisse guider. J’ai des livres qui m’intéressent, mais je les laisse parfois de côté.  Je suis dans une autre énergie, j’y reviendrai plus tard. »

Dans son travail il y a toujours une forme de spiritualité. Quelque soit la forme. L’écriture a gagné aussi son univers et y est de plus en plus présente. Dernière exploration l’espace sonore avec la réalisation de Podcast.

 

Actuellement elle se concentre sur la réalisation d’une oeuvre autour de Leonard Cohen pour le projet Who by fire & heart – MEMORY. Un portrait dans l’esprit de Grâce à elles, qui se transformerait en pochoir et irait se faire immortaliser sur des murs autour du monde à Paris, Berlin, Sarajevo…

Dans quelques mois aux beaux jours elle rejoindra le comédien Redjep Mitrovitsa, pour un échange lecture – peinture en live. Autour d’un frère et tiens, tiens, d’une femme, sa soeur. Paul et Camille Claudel. 

Hâte de voir en mouvement Sophie Degano. 

Amazone rebelle.

 

Fabien Heck.

Photo Marie-Paule Nègre